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Eustache Deschamps et Cachan

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Eustache Deschamps1

Eustache Deschamps est né vers 1340 à Vertus en Champagne2

et est mort entre le 21 juin 1404 et 1406

voire 1410. Sa ville natale lui a dédié son collège et un boulevard. La coopérative viticole de la cité de la

côte des blancs3

a créé une cuvée de réserve de champagne qui porte son nom.

Vertus d’après une gravure au burin de Chastillon4

, 7 janvier 1750.

Il s'appelait Eustache par droit de baptême : il possédait près de Vertus une propriété qu'on nomma Maison

des Champs ; avait-il acheté ce bien ? ses pères l'avaient-ils avant lui possédé ? lui donna-t-il son nom ; ou

plus vraisemblablement prit-il le sien ? Vers 1385, à l'époque des guerres de Flandres, il reçut le surnom de

Morel ; il le devait à son teint basané peu courant à cette époque, à la nuance et à l'épaisseur de ses sourcils

ou, mais c’est peu crédible, parce qu'il aurait été prisonnier chez les Maures. II l'accepta de si bonne grâce

qu'il en fit sa signature ; il se nomme Eustache Morel dans un grand nombre de ses ouvrages. Son fils

s'appela tantôt Deschamps, tantôt Morel : son petit-fils adopta définitivement ce dernier nom et ses

descendants firent comme lui jusqu'en 1564 ; à cette époque, ils furent autorisés à reprendre le nom de

Deschamps.

1 Comme la suivante, cette image représentant Eustache Deschamps est sans aucune garantie d’authenticité. Il n’y a aucun portrait

de lui contemporain.

2

Vertus est une ancienne commune française située dans le département de la Marne. Le 1er janvier 2018, elle forme avec

Gionges, Oger et Voipreux une nouvelle commune par fusion : Blancs-Coteaux. La nouvelle mairie se situe à l'ancienne mairie de

Vertus.

3

La côte des Blancs appartient au vignoble de Champagne. Elle s'étend au sud d'Épernay sur environ 20 km. Elle doit son nom à

la couleur du cépage Chardonnay, principal cépage autorisé en Champagne. Elle donne naissance à des champagnes, qui selon les

connaisseurs sont empreints de vivacité et d'esprit, aux arômes légers et délicats, symboles de finesse et d'élégance.

4

Claude Chastillon est un architecte, ingénieur et topographe au service du roi de France Henri IV. Né en 1559 ou 1560 à

Châlons-en-Champagne, il meurt le 27 avril 1616 dans cette même ville. Il y est inhumé avec son épouse dans l'église Notre- Dame-en-Vaux. Il devient topographe du roi en 1592. Trois ans plus tard, il reçoit le titre d'ingénieur royal.

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Eustache Deschamps a honoré la cité qui l’a vu naître en parlant de la douceur de vivre en ce lieu où il

donne l’explication de son nom, Deschamps :

Je fu jadiz de terre vertueuses

Nez de Vertus, le païz renommé,

Ou il avoit ville tres gracieuse

Dont li bon vin sont en maint lieux nommé...

Dehors Vertus ay maison gracieuse

Maison des Champs l'ont pluseur appelé. (Ballade 250).

Vertus (Marne). Ancienne capitale du pagus5

Vertudensis, à l'époque gallo-romaine, mentionné dès le

VIIe

siècle, ce bourg, situé à la source de la Berle, qui prend naissance sous le chevet de l'église, au pied

d'une colline boisée, fut érigé en comté-pairie (1361), et donné en dot à Isabelle de France, mariée à Jean- Galéas Visconti, par la suite duc de Milan. Elle fut saccagée à deux reprises par les Anglais (1380 et

1420). Leur fille, Valentine de Milan, l'apporta en dot à Louis de France, duc d'Orléans (1389) ; il passa

plus tard aux maisons de Bretagne (XVe

s.), de Rohan et de Bourbon (XVIIIe

s.).

En 1380, la propriété d’Eustache Deschamps fut dévastée totalement.

Eustache Deschamps est le poète français qui a contribué de façon forte à fixer les formes considérées

comme typiquement médiévales par sa réflexion théorique dans son ouvrage L’Art de dictier6

, premier essai

d’art poétique écrit en langue d’oïl7

en 1392. Il sera aussi un diplomate aux services des puissants de son

temps.

Au-delà de sa ville natale, Vertus, nous pouvons trouver quelques rues ou places portant le nom du poète

diplomate médiéval Eustache Deschamps principalement dans la région de Reims (Reims, Cernay-lès- Reims, ...) et plus largement en Champagne (Châlons-en-Champagne), sa région natale, mais aussi dans le

département des Yvelines comme à Marsinval ou à Vernouillet. Une école primaire a son nom à Fismes

dans la Marne où il fut gouverneur de son château.

5

Le mot latin pagus (au pluriel pagi), traduit par « pays », désigne une unité territoriale gallo-romaine inférieure à celle de la

civitas, puis, à l'époque médiévale, une subdivision territoriale particulière liée à certains pouvoirs publics hérités de l'ancienne

civitas. Le terme pagus est à l'origine du nom commun pays, son dérivé paganus « de la campagne » est à l'origine du terme

païen. Cette évolution sémantique s'explique par la christianisation plus tardive des habitants des pagi ruraux par rapport aux

populations urbaines. Un dérivé indirect du même étymon a donné naissance au terme paysan qui signifie originellement « du

pays », le terme est quant à lui directement dérivé de pays + suffixe germanique -ing. Il va remplacer le terme villanus « celui qui

travaille dans une villa », d'où le français ville à l'origine au sens d'« exploitation rurale » et vilain « celui qui l'exploite ».

6

Eustache Deschamps, L'Art de dictier, édition établie avec une introduction et un glossaire par Jean-François Kosta-Théfaine,

Éditions Paléo, Clermont-Ferrand, 2010, 70 p., (L'Encyclopédie médiévale).

L'Art de dictier, rédigé en 1392, est le premier traité de poétique en français. Eustache Deschamps, parachève, avec son

traité, la fixation des poèmes à forme fixe que sont la ballade, le rondeau et le virelai.

7

Historiquement, la langue d'oïl, ou simplement oïl, est la langue romane qui s’est développée dans la partie nord de la Gaule,

puis dans la partie nord de la France, dans le sud de la Belgique (Belgique romane) et dans les îles Anglo-Normandes, et qui était

parlée au Moyen-Âge. Elle se confond dans un premier temps avec l’ancien français, qui englobe alors les différents dialectes

d’oïl. L'émergence d'une forme linguistique unique et standardisée au début de la période moderne (français actuel) rend cette

identification plurielle caduque pour le moyen français : on parle dès lors du français d'une part, et des autres langues d'oïl d'autre

part. On considère que les langues d'oïl constituent un groupe des langues gallo-romanes. Ce groupe du nord a conservé un

substrat celtique plus important et a subi une plus grande influence du germanique que sa sœur occitano-romane du sud, la langue

d'oc.

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I. Les rapports entre Eustache Deschamps et Cachan

Alors pourquoi, depuis 1989, ce nom a été attribué à une place de Cachan avec une stèle dédiée ? Si la

motivation de la décision du Conseil municipal de Cachan est simple en apparence, honorer un poète

médiéval qui a célébré Cachan dans une poésie, la relation de cet homme du Moyen-Âge avec le hameau de

Cachan l’est moins. Dans une ballade8

, sa forme poétique préférée, Eustache Deschamps cite à plusieurs

reprises le château de Cachan aujourd’hui disparu. Entouré de vignes, à une lieue seulement de Paris, avec

ce vers qui revient à plusieurs reprises « je n’en scay nul plus propre que Cachant :

Du chastel de Cachant

Sur tous les lieu c’om puet ymaginer

En lieu plaisant et en siège agréable,

Pour tous déduis avoir et pour finer

De ce qu’il faut à homme délitable,

Pour vivre et avoir cuer gay,

Et pour oïr du rossignol le chant,

De tous oisiaux la douçour et le glay9

,

Je n’en scay nul plus propre que Cachant.

Jardins y a rivière pour voler,

Saunoirs10 dedans, garanne11 prouffitable,

Vignes entour pour l’ostel gouverner,

Coulombier, prés et mainte terre arable,

Granche, fontaine en VIII lieues despensable,

Arbres et noble saussay12

,

Garanne grant et bonne cave y scay,

Estuves, baings et le ruissel courant :

De tous manoirs, pour vous dire le vray,

Je n’en scay nul plus propre que Cachant,

Près de Paris une lieue, trouver

Pourrès l’ostel, en lieu très convenable.

Hors Gentilly vous faust acheminer ;

Lors verrez vous l’enclos bel et estable

Pour tous cuers gecter d’esmay13

,

Plaisans odours de roses et de glay,

Petis bateaulx par où on va peschant.

Et pour connins recouvrer sans délay,

Je n’en sçay nul plus propre que Cachant.

Du château de Cachan14

De tous les lieux que l’on peut imaginer

Comme endroit plaisant et séjour agréable

Pour que tous aient du plaisir et pour finir

De ce qu’il faut à un homme charmant

Pour vivre et avoir le cœur réjoui

Et pour entendre le chant du rossignol

De tous les oiseaux la douceur et le gazouillement

Je n’en connais nul meilleur que Cachan

Dans les jardins il a une rivière où l’on peut pêcher

Dedans réservoir à poissons et droit de garenne avantageux

La maison est bien pourvue par les vignes alentours

Colombier, prés et beaucoup de terres arables

Grange, fontaine en huit lieues prodigue

Arbres et nobles saulaies

Je connais garenne désirable et bonne cave,

Etuves, bains et le ruisseau courant :

De tous les manoirs, pour vous dire en vrai

Je n’en connais nul meilleur que Cachan

Près de Paris, à une lieue, trouver

Une maison, dans un endroit très convenable.

Après Gentilly, il vous faut suivre le chemin :

Lorsque vous verrez un bel enclos et une ferme

Pour tout cœur envahi par le trouble

Odeurs plaisantes de roses et de glaïeuls,

Petits bateaux pour aller pêcher

Et pour trouver des lapins sans délai,

Je n’en connais nul meilleur que Cachan

8

Ballade désigne, au sens ancien, un poème médiéval à forme fixe composé de trois couplets et d'une demi-strophe appelée envoi,

chacune étant terminée par un vers refrain, qui rappelle la forme chantée des origines. L'histoire de la poésie retient en particulier

les ballades aux strophes carrées (le nombre de vers est égal au nombre de syllabes de chaque vers) de huit ou dix vers et aux

thèmes très variés qu'ont composées des poètes comme Guillaume de Machaut, Eustache Deschamps (fin XIVe

siècle), Christine

de Pisan et François Villon (début et milieu du XVe

siècle) ou encore Clément Marot au XVIe

, alors que la Pléiade rejette le genre

de la ballade comme vieilli, privilégiant des formes nouvelles comme le sonnet ou l'ode.

9

Le mot glay ou glai a deux sens, glaïeul et aussi bruit confus de joie, ramage ou gazouillement des oiseaux. (Dictionnaire de

l'ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe

au XVe

siècle, par Frédéric Godefroy (1881).

10 Saunoir, saulnoir, saulvoir, sauvoir, réservoir à poissons ou saloir.

11 Le droit de garenne correspondait au droit de chasse et de pêche exclusif qu'avaient les nobles dans les garennes françaises. Ils y

chassaient notamment le lapin. Ce faisait partie des revenus d'une terre et qui pouvait s'affermer. Une garenne est un espace boisé

ou herbeux où vivent des lapins sauvages dans un terrier possédant de multiples entrées. Ce nom désigne aussi dans la tradition un

vaste enclos destiné à maintenir en semi-captivité des lapins de garenne et plus tard des lapins domestiques.

12 Lieu planté de saules. Le mot saulaie utilisé de nos jours est déjà attesté en 1277. Il dérive du latin salictum, salicetum, salix.

13 Cœur déconcerté (jeté, envahi) par le trouble.

14 Traduction faite par nos soins.

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Place Eustache Deschamps

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II. Le château de Cachan

Mais quel est ce château que le poète Eustache Deschamps magnifie dans sa ballade de telle façon ?

Au XVIIIe

siècle, l'historien de Paris et de sa banlieue, l'abbé Jean Lebeuf1516 a prétendu que Pépin le Bref

possédait un palais, connu dans l’histoire sous le nom de Palais de Gentilly, en réalité situé sur le territoire

du hameau de Cachan. D’après notre abbé, éminent historien de son époque, Pépin le Bref y passa l’hiver de

762, un peu plus tard, il s’y tint un concile dit Concile de Gentilly17, et ces fausses dénominations du lieu

proviennent de ce que, à cette époque, Arcueil donc son hameau de Cachan dépendait de la paroisse de

Gentilly18 qui existait depuis le VIe

-VIIe

siècle. Un document accrédite sa thèse : c'est un diplôme de Louis II

le Bègue19 datant de 87820 et qui laisse à penser que Pépin le Bref avait un palais à Cachan.

15 Lebeuf, Jean, 1687-1760, Histoire du diocèse de Paris, à Paris, chez Prault père, 1757, tome 10, contenant les paroisses du

doyenné de Montlhéry, pp. 29-32 sur Cachan(t).

16 Né en 1687, Jean Lebeuf était originaire d’Auxerre où il commença ses études. Après les avoir finis à l’Université de Paris, il

fut ordonné prêtre en 1711 et intégré dans le chapitre de la cathédrale d’Auxerre. L’histoire était sa passion et proposa rapidement

des vies de saints auxerrois. Sa ville occupa pendant longtemps ses recherches et fit l’objet de la publication de l’histoire civile et

ecclésiastique d’Auxerre en 1743. En parallèle, l’histoire parisienne l’intéressa et il lui consacra une dissertation en 1739. Au

moment-même, Il faisait son entrée à l’Académie des Belles Lettres. C’est ainsi que partit la réalisation de l’Histoire de la ville et

de tout le diocèse de Paris, publiée entre 1754 et 1758. Passionné aussi de musique, Jean Lebeuf fut chargé en 1734 par

l’archevêque de Paris, Mgr de Vintimille de réaliser le chant du nouveau bréviaire. Tout d’abord, c’est l’ensemble du diocèse de

Paris qui intéressa Lebeuf et pas uniquement les églises parisiennes. Pour ce faire, il se plongea dans une quantité impressionnante

de documents de chacune d’entre elles. Cartulaires, livres manuscrits... rien ne lui résista. Il cherchait également une exhaustivité

en se penchant sur l’histoire des églises mais aussi de leur territoire. Erudit, il s’intéressa à l’architecture, la topographie mais

aussi les mœurs et coutumes. Cette diversité se retrouve dans l’ouvrage que nous étudions. Son ouvrage souleva cependant

quelques critiques : on lui reprocha de s’entêter dans quelques hypothèses étonnantes, mais aussi son style. Juste avant sa mort, en

1760, il posa le principe d’une réédition afin de compléter ses premiers écrits. En effet, il invita à approfondir ses recherches dans

son testament. C’était à Carlier de reprendre le flambeau pour faire une seconde édition : « d’arranger et composer les

suppléments et augmentations, faire les changements qu’il estimera convenable et composer la table générale des matières. » Il

fallut cependant attendre 1863. Cette aventure fut reprise d’abord par Hippolyte Cocheris. Les différentes parties de cette réédition

furent publiées entre 1863 et 1870. Cependant, il se concentra sur les églises parisiennes et des communes annexées à Paris sous le

Second Empire. Ensuite Adrien Augier et Fernand Bournon prirent en charge la dernière réédition, entre 1883 et 1893. Dans ces

éditions, les textes de Jean Lebeuf sont repris. Mais ils sont complétés de notes et de corrections. C’est d’ailleurs dans ces notes

que les nouveaux éditeurs rediscutèrent de certaines des hypothèses que Jean Lebeuf avait faites. Ils en profitèrent pour indiquer

en complément ce qui arriva à ces églises après la mort de Lebeuf et en particulier à la Révolution.

17 Concile de Gentilly (Concilium Gentiliacense) assemblé par Pépin, en 767, probablement sur le territoire de Cachan faisant parti

de la paroisse de Gentilly. Il n'existe aucun document authentique ou simplement contemporain contenant les actes de ce concile.

Des annalistes du siècle suivant racontent que des ambassadeurs grecs, envoyés par l'empereur, y disputèrent avec les légats du

pape sur le culte des images et sur le mot Filioque (différend théologique qui, à partir du VIIIe

siècle, oppose l'Église romaine et

l'Église grecque, à propos du dogme de la Trinité) ajouté au symbole par les latins. La discussion du premier point est très

vraisemblable, le grand concile iconoclaste de Constantinople ayant été tenu en 754 ; mais il est peu probable que le débat entre

les deux Eglises sur la procession du Saint-Esprit, ait formellement commencé dès cette époque.

18 Le village de Gentilly appartint au monastère de Saint-Martial dans la Cité de Paris, jusqu'au temps de Charles Martel, qui le

revendiqua à son domaine ; enfin, sous Louis le Bègue, en 878, il tomba au pouvoir des évêques de Paris. Gentilly eut ainsi son

palais épiscopal et de nombreux évêques y résidèrent et devinrent Seigneur de Gentilly. À cette époque, le village de Cachan était

englobé dans la paroisse de Gentilly.

19 Louis II dit « le Bègue » (né le 1er novembre 846, mort le 11 avril 879 à Compiègne). Il est le fils de Charles II dit le Chauve et

Ermentrude. Son accession au trône est contestée par plusieurs seigneurs. Il est couronné et sacré par l'archevêque Hincmar de

Reims dans la chapelle palatine de l'abbaye Saint-Corneille de Compiègne. Son autorité va cependant rester très faible. Sacré une

deuxième fois par le pape Jean VIII, lors du concile de Troyes le 7 septembre 878, il demeure un roi sans pouvoir, dominé par la

puissance de l'aristocratie. De santé fragile, Louis meurt le 11 avril 879.

20 Dierkens Alain. Recueil des actes de Louis II le Bègue, Louis III et Carloman II, rois de France (877-884), publié par Félix

Grat, Jacques de Font-Reaulx, Georges Tessier et Robert-Henri Bautier, in Revue belge de philologie et d'histoire, tome 60,

fascicule 2, 1982. Histoire médiévale, moderne et contemporaine, pp. 383-385.

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L’abbé Lebeuf fait observer que si dom Michel Germain21 n’a pas mis ce domaine au rang des Palais,

d’autres, à la même époque, l’ont compris dans ce nombre.

Divers documents officiels, ordonnances royales ou arrêts du Parlement, en présence ou non du Roi, font

allusion à ce château de Cachan22. Pour exemple : une Charte de Philippe Le Long du mois de mai 1316,

traitant de la Maison royale de Cachant ; la présence de Charles IV le Bel, à Cachan en 1326.

En 1744, dans la Gallia christiana novissima23

, l’un des auteurs, Dubreuil, affirme que Philippe le Bel24

séjourna à Cachan dans l’ancien palais qu’avait possédé Pépin le Bref ; il y signa un mandement à Pierre de

Tiercelieu25 bailli de Chaumont, le 25 mai 1305 ; plusieurs titres en juin de la même année mentionnent le

même lieu.

Philippe le Bel a donc séjourné à Cachan, et comme les religieuses de la Saussaie 26 de Chevilly-Larue,

avaient coutume, par donation de ses prédécesseurs, de recevoir la dîme pour tous ces vins amenés pour la

bouche du Roi dans ses palais de Paris et de la Banlieue, elles demandèrent, en 1309, que Cachan, quoique

21 Dom Michel Germain, né à Péronne le 28 août 1645 et mort le 23 janvier 1694, est un moine de la congrégation bénédictine

réformée de Saint-Maur, érudit et historien français, principalement connu comme étant le créateur du Monasticon Gallicanum

(Collection de 168 planches de vues topographiques représentant les monastères de l'ordre de Saint-Benoît - Congrégation de

Saint-Maur, XVIIe

siècle.)

22 On appelle Olim (du latin olim « autrefois ») les quatre premiers registres du parlement de Paris. Ces registres consignent les

arrêts rendus par la cour du roi sous les règnes de Saint Louis, Philippe le Hardi, Philippe le Bel, Louis le Hutin et Philippe le

Long. Les quatre registres sont conservés aux Archives nationales sous les cotes X1A 1 à 4. Le premier, coté X1A 1, est un registre

en deux parties, tenu par Jean de Montluçon : la première partie est intitulée Inqueste ; la seconde, Arresta, judicia et concilia. Le

deuxième, coté X1A 2, est un registre tenu par Nicolas de Chartres. Le troisième, coté X1A 3, est un registre tenu par Pierre de

Bourges et intitulé Arresta. Le dernier, coté X1A 4, est un registre tenu par Pierre de Bourges et intitulé Inqueste et alii processus.

Ces registres ont conservé le texte ou la substance des arrêts rendus à la cour du roi depuis 1254 jusqu'en 1318, et des jugements

prononcés sur enquêtes pendant la même période. Ils jettent la clarté sur les progrès du pouvoir royal et sur l'abaissement de la

féodalité française au XIIIe

siècle. Ils ont été édités et publiés en 4 volumes par Auguste-Arthur Beugnot entre 1839 et 1848. Le

texte est principalement en latin et en français. On trouve ainsi dans les Olim la lettre en forme de manifeste, que le roi de France,

Philippe IV le Bel (1268-29 novembre 1314 ; régna de 1285-1314) écrivit à Édouard Ier, roi d'Angleterre, sur son défaut de

comparution au ban du roi de France pour (notamment) le duché de Guyenne. Édouard I er fut déclaré atteint et convaincu de

félonie, et, comme l'avait fait Philippe Auguste à l'égard de Jean sans Terre, tous les domaines qu'Édouard possédait en France

furent confisqués : mais la difficulté était de mettre un tel arrêt à exécution.

Auguste-Arthur Beugnot (éd.), Les olim, ou registres des arrêts rendus par la Cour du Roi : sous les règnes de saint

Louis, de Philippe Le Hardi, de Philippe Le Bel, de Louis Le Hutin et de Philippe Le Long, Paris, Imprimerie royale, 1839-

1848, 3 tomes en 4 volumes (textes en latin et en français). Tome 1 : 1254-1273 ; Tome 2 : 1274-1318 ; Tome 3-1 : 1299-

1311 ; Tome 3-2 : 1312-1318 {Le volume 3 comprend 2 tomes}.

23 Gallia christiania novissima. Histoire des archevêchés, évêques et abbayes de France d'après les documents authentiques

recueillis dans les registres du Vatican et les archives locales par un collectif d’auteurs, 1715-1865, 16 volumes, cartes,

illustrations. Pour ce qui nous concerne, 1744, tome 7 (Province de Paris).

24 Philippe IV, dit « le Bel » et « le Roi de fer » (né à Fontainebleau en avril/juin 1268 – mort à Fontainebleau le 29 novembre

1314), fils de Philippe III le Hardi et de sa première épouse Isabelle d'Aragon, est roi de France de 1285 à 1314, onzième roi de la

dynastie des Capétiens directs. Devenu roi à l'âge de dix-sept ans, à la mort de son père en octobre 1285, Philippe le Bel est

considéré comme un roi important par les historiens. Sous son règne, le royaume de France atteignit l'apogée de sa puissance

médiévale. Avec entre seize et vingt millions d'habitants, c'était l'État le plus peuplé de la Chrétienté, il connaît une grande

prospérité économique, le pouvoir royal accomplit de nombreux progrès, si bien qu'on voit dans Philippe IV, entouré de ses

« légistes », le premier souverain « moderne » d'un État puissant et centralisé.

25 Jolibois Claude-Émile, Histoire de la ville de Chaumont, édition J.-B. Dumoulin, 1856, p. 448.

26 Les Filles-Dieu étaient des religieuses hospitalières, avaient d'abord été appelées Sœurs de Saint-Gervais, parce qu'elles avaient

été, en l'an 1300, chargées du service de l'hôpital de ce nom. Elles portaient une robe blanche avec un manteau noir ; elles avaient

leurs principales maisons à Paris, à Orléans, à Beauvais et à Abbeville. En 1503 le couvent de la Saussaie (1232-1792) à Chevilly- Larue est rattaché aux Filles-Dieu de la rue Saint-Denis. Voir Archives nationales : H5

4128 à 4137bis, L 1018 et 1019, L 1053,

LL 1654 à 1657, S 4694 à 4733. L’ancien couvent de La Saussaie a été démoli pendant la Révolution. Une saussaie désigne un

endroit planté de saules, arbres qui poussent dans des terrains marécageux, ce qui était le cas à l’emplacement de l’ancien couvent.

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Le 20 août 1348, la peste noire se déclare à Paris. Très vite, certaines rues de Paris sont jonchées de

cadavres. Les Parisiens vivent désormais avec la mort. La ville empeste l’odeur des corps. Les 250 000

habitants qui composent la ville de Paris en ce milieu du XIVe

siècle tentent de continuer leurs activités

pour gagner leur vie, mais les cloches de Notre-Dame sonnent sans cesse. Pendant 4 ans, les Parisiens

devront faire face à la peste noire. Les malades viennent mourir à l’Hôtel-Dieu, l’hôpital principal qui se

trouve sur l’Île de la Cité. Leur priorité avant de mourir est de recevoir l’Extrême-onction, le sacrement

chrétien des mourants, et d’effectuer les rites mortuaires catholiques dans les règles. Mais très vite

l’établissement est saturé. Les morts sont transportés sur des chariots de fortune pour être enterrés dans

des fosses communes creusées en hâte dans l’enclos du cimetière des Innocents32. Mais là encore, au bout

de quelques semaines, le cimetière devient insuffisant : on y enterre près de 500 personnes par jour. On

veut brûler les corps, alors on creuse d’immenses fosses dans le cimetière de la Trinité, dans la rue Saint- Denis. On y jette plus de 600 cadavres. Mais le problème est le même, l’espace manque. Jean de Venette,

chroniqueur parisien du XIVe

siècle, raconte la vie à Paris de 1340 à 1368 : il y dévoile qu’en beaucoup

d’endroits, il ne restait que deux habitants sur vingt. C’est ainsi que les Parisiens en arrivent à assister,

deux fois par semaine, au passage de barques transportant des dizaines de cadavres sur la Seine. Ces

bateaux viennent du port de la commune de Corbeil, située à une trentaine de kilomètres de Paris. Ils

servaient autrefois à transporter le pain fabriqué à Corbeil jusqu’à Paris, tôt le matin. Désormais, leur

utilité est d’évacuer les corps hors de la capitale. On appelle ces bateaux des “corbeillards”. Les Parisiens

déformeront le mot en “corbillard” : voilà d’où vient le mot utilisé pour désigner le véhicule transportant

les morts. La paroisse de Saint-Germain-L’auxerrois, la plus importante de Paris à l’époque, comptabilise

3 116 morts entre avril 1349 et juin 1350 (50 fois plus que lors des années qui précèdent l’arrivée de la

peste). En tout, 50 000 à 80 000 personnes meurent à Paris, soit près d’un tiers de la population de la ville

selon les estimations les plus lourdes.

Ce XIVe

siècle, si douloureux pour la France et ses habitants, est le siècle le plus important de changement

pour le château de Cachan qui passe de main en main.

Jean II le Bon, roi de France de 1350 à 1364, musée du Louvre.

Jean le Bon agrandit le manoir royal de Cachan par l'acquisition, en 1353, moyennant 4 000 écus d'or, d'une

terre appartenant à Jeanne de Trie33, La gouvernante chargée de la garde de ses enfants, veuve de Philippe de

Chambly. Aussitôt qu’il eut agrandi son domaine, Jean le Bon songea à s’en défaire, car dès l’année

suivante, le 10 novembre 1354, on relève dans les mémoriaux de la Chambre des Comptes un pouvoir donné

à Martin Mellon, concierge34 pour donner la ferme (Manerium35) de Cachan à temps ou pour toujours.

32 Le cimetière des Innocents était un cimetière situé dans le quartier des Halles de Paris, à l'emplacement de la place Joachim-du- Bellay au centre de laquelle se tient la fontaine des Innocents. Il tient son nom de l'église des Saints-Innocents qui se trouvait à sur

la place aujourd'hui disparue. Celle-ci était dédiée aux « saints Innocents », enfants de Judée massacrés sur l'ordre du roi Hérode.

33 Jeanne de Trie, dame de Livry et de Houdancourt, fille de Renaud II de Trie et d'Isabelle de Heilly épousera le 26 août 1346

Philippe de Chambly, seigneur de Livry (en 1344), morte le 19 novembre 1369.

34 La première mention de l'office de concierge se trouve au XII e

siècle, sous la forme cumcerge (1192) puis concierge (vers

1220). Au départ, il s'agit apparemment d'officiers dont la fonction est de garder le palais, puis des châteaux et des hôtels

particuliers. On a rapporté l'origine du mot à un latin conservius et, plus récemment, à un ancien français canchiarche, directeur

du canchier, c'est-à-dire de la prison. On trouve également qu'en 1368, Charles V de France décida de quitter le peu sûr palais de

la Cité au profit de l'hôtel Saint-Pol à Vincennes. Il nomma alors un gouverneur du palais appelé concierge. Les locaux occupés

par ce gouverneur reçurent le nom de Conciergerie, qui devint aussi un petit pavillon à l'entrée d'un château.

35 Habitation seigneuriale, souvent composée de plusieurs bâtiments, entourée de terres. Ce terme latin a donné manoir en français

et manor en anglais.

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Il est probable que cet essai de vente ne fut pas suivi d’effet, car le domaine est ensuite constitué en

apanage36

. Elle passe aux mains du duc, Jean de Berry, qui le donne à Bertrand Du Guesclin3738, après le

siège de Mantes39 en 1364. Puis par un acte signé à Angers, le 8 juillet 1377, le connétable cède le domaine à

Louis, duc d’Anjou. Une légende, quand même accréditée par un acte, veut que le connétable Bertrand du

Guesclin ait habité Cachan. Le seul document qui existe, attestant la propriété d'un « hôtel » à Cachan par le

Connétable est cet acte de donation cité ci-dessus. S’il n’y a pas habité, ce qui n’est pas démontré, il

possédait au moins ce bien40

.

Le duc ne garda pas longtemps le domaine de Cachan ; il échoit à son fils Louis II ; par un testament daté de

1383, il passe à Louis III, fils du précédent, en 1417. Le domaine de Cachan passa en 1439 à Charles

d'Anjou par héritage de son frère René d’Anjou, roi de Sicile. Un siècle plus tard on trouve encore mention

de l’Hostel du Roi, et en 1555 un lieu-dit s’appelait « Les Grands Rois ». Ensuite, d’après Pierre Nicolas

Bonamy41, il passe aux mains de divers particuliers. Il appartient au milieu du XVIe

siècle à Claude

d’Aligre42, Conseiller des menus plaisirs du roi43. Anobli en 1548, il aurait vraisemblablement fait construire

le portail encastré dans les arcades durant cette même année. Son fils, Jean Aligre, possède le domaine en

1580. Le domaine du « Fief des Arcs » ne resta pas dans la famille d'Aligre mais passa par mariage à la

famille Doujat. François Doujat44 (ou Donjat), conseiller du roi et maître des Requêtes ordinaires de son

hôtel, intendant de justice, police et finances, est seigneur des Arcs à partir de 1635, et encore mentionné

36 Un apanage est une concession de fief, pris sur un domaine seigneurial, faite par un seigneur ou un souverain régnant aux fils et

filles puînés exclus de sa succession. Le mot apanage vient du latin médiéval apanagium, lui-même formé des mots ad panem qui

signifie « pour donner du pain » (panis). Le système de l’apanage a joué un rôle particulièrement important en France. Il s'y est

notamment développé avec l'extension de l'autorité royale à partir du XIIIe

siècle, puis a disparu à partir de la fin du Moyen-Âge

avec l'affirmation de l'autorité exclusive de l’État royal. Il influence fortement la construction territoriale, expliquant le blason de

plusieurs provinces.

37 Bertrand du Guesclin, aussi Bertran du Guesclin, né vers 1320 au château de la Motte-Broons, près de Dinan et mort le 13

juillet 1380 devant Châteauneuf-de-Randon, est un noble breton, connétable de France et de Castille, personnage très important de

la première partie de la guerre de Cent-Ans.

38 Le Mag Cachan, avril 2016, n° 259, p. 17.

39 Le siège de Mantes, également appelé prise de Mantes, eu lieu le 7 avril 1364, et oppose les troupes de Charles le Mauvais, roi

de Navarre, qui tiennent la ville, aux troupes du maréchal de Boucicault et de Bertrand Du Guesclin qui prennent la ville par ruse.

Voir : Chroniques de Froissart, volume 6.

40 L'admiration qu'Eustache Deschamps nourrissait envers le connétable Bertrand du Guesclin est bien connue et de nombreux

poèmes en portent témoignage. Voir : Faucon Jean-Claude. Variantes inédites de sept poésies d'Eustache Deschamps, dans

Littératures 16, printemps 1987. pp. 139-151. Est-ce en venant rendre visite à du Guesclin que le poète a connu Cachan, c’est

possible mais rien ne l’atteste. C’est aussi possible en accompagnant le roi Charles V, en tant qu’huissier d’armes.

41 Pierre Nicolas Bonamy est un bibliothécaire de Saint-Victor, historiographe de la ville de Paris, et membre de l'Académie des

inscriptions., né le 19 janvier 1694 à Louvres-en-Parisis et mort le 8 juillet 1770 à Paris.

42Claude d’Aligre seigneur de la Brosse, de Beville, de Ponlhoux, de la Motte, du Mesnil-Guérin, du Verger et d’Arcueil, trésorier

des Menus-Plaisirs du Roi François 1er (25/11/1528) épouse Marie Le Lieur (fille de Germain le Lieur, seigneur de Chesnoy et de

Jeanne Tronchin). Il fut fait prisonnier avec François 1er en 1525 à la bataille de Pavie. Il fut l’un des cent gentilshommes de la

maison du roi, auquel Henri II accorda des lettres-patentes le 2 octobre 1548.

43 Les Menus-Plaisirs, qu’on appelait communément « les Menus », formaient une branche importante de l’administration de la

maison du roi. En pratique, elle comprenait la préparation des cérémonies, fêtes, et spectacles de la cour. Les Menus-Plaisirs

furent placés sous la direction d’abord d’un trésorier, et plus tard d’un intendant. Il y avait « des intendants des menus plaisirs et

affaires de la chambre du roi ».

44 Doujat (François), Les sentimens du chrétien dans la captivité, avec des méditations, pseaumes, réflexions, et prières, pour

demander à Dieu la grace de supporter les maux en patience, et de pardonner aux ennemis, suivant l'exemple de N. Seigneur

Iesus-Christ, et de quelques Illustres persecutez de l'Ancien et Nouveau Testament : le tout tiré de la Sainte Ecriture - Composé et

paraphrasé selon l'explication des Saints Pères et Docteurs de l'Église. Par messire François Doujat, Conseiller du Roy et Maître

ordinaire de son Hôtel, à Paris, chez Clément Grasse, 1770.

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vers 1680. Il épousa vers 1660, Marie-Madeleine Tiraqueau45 dite dame des Arcs et Danjou (ce second

domaine rappelle Bertrand du Guesclin et le duc d’Anjou), morte en 1709. Ils eurent comme fils Joseph- Joachim-François Doujat. Sur un plan de la fin du XVIIe

siècle, le moulin seigneurial d’Arcueil (situé vers

l’actuelle rue de la Convention) est désigné comme « Moulin Doujat ». Le nom de Doujat figure sur le plan

d'Arcueil de 1688 et sur l'acte de baptême le 18 novembre 1681 de la seconde cloche de l'église Saint-Denys

d'Arcueil du nom de sa marraine, Marie-Madeleine Tiraqueau. En 1757, la famille Doujat qui possédait la

propriété du Fief des Arcs depuis deux siècles, la cède à René Delinthe (1713-1785), un Sarthois qui s’était

enrichi comme orfèvre à Paris. René Delinthe avait acheté le domaine et le château aux héritiers de Jean

Joseph Le Boindre, conseiller au parlement. Ce dernier était mort sans descendance le 6 décembre 1757,

laissait sa fortune à ses cousins germains et issus de germains. Il était le fils de Jean-Baptiste le Boindre et

de Marie-Françoise Doujat sœur de Joseph-Joachim-François Doujat, conseiller au Châtelet, marguillier de

l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas, mort célibataire à 81 ans le 2 février 1753.

Joseph-Joachim fut le dernier seigneur du Fief des Arcs qui porta ce nom. À la mort de Jean-Joseph Le

Boindre, son patrimoine immobilier dont le château du Gros Chesnay46 à Fillé dans la Sarthe et « le Fief des

Arcs » à Arcueil était estimé à 90 670 livres47

.

La fille de René Delinthe, Anaclette Julie en hérite avant la révolution de 1789. Elle épouse, un peu avant la

Révolution, Jean Elisabeth Barthélémy Cousin de Méricourt, caissier chez le trésorier des Etats de

Bourgogne. Accusé d’avoir fourni des liquidités à un « émigré de la Révolution » appelé Gallet de

Mondragon48, Jean-Elisabeth-Barthélémy Cousin-de-Méricourt est arrêté en janvier 1794, sommairement

jugé et exécuté en juillet. Cet épisode vaut longtemps à la ville d’Arcueil le sobriquet d’Arcueil-les-faux- témoins, ses habitants étant accusés – à tort – d’avoir menti au sujet de Méricourt.

Jean-Elisabeth-Barthélémy Cousin-de-Méricourt et Anaclette Delinthe ont une fille, Anaclette, qui se marie

avec son cousin Louis-Edouard Besson49, colonel dans la garde nationale, pair de France.

45 Marie-Madeleine Tiraqueau est la fille de Pierre Tiraqueau, baron de La Brosse, seigneur de Sainte-Hermant, conseiller et

maître d’hôtel du Roi, trésorier de France en Bourgogne (Dijon) et d'Edmée de Rubentel, née en 1659, dame des Arques et

d'Anjou, arrière-petite-fille du célèbre André Tiraqueau (en latin Andreas Tiraquellus), né à Fontenay-le-Comte vers l'an 1488 et

mort en 1558, juriste français du XVIe

siècle, qui a accueilli dans son cercle érudit de jeunes moines dont François Rabelais.

46 Le château du Gros Chesnay est construit au milieu du XVIe

siècle par François Le Boindre (les trois baies centrales en pierre

moulurée de Bernay-en-Champagne de la façade orientale et les trois travées centrales de la charpente à chevrons formant fermes

datent de cette époque), puis rallongé vers 1646 par Jean II Le Boindre, transformé et aménagé au milieu du XVIIIe

siècle par

Jean-Joseph Le Boindre, légèrement modifié entre 1852 et 1870 par la famille Ouvrard de Linières, et restauré de façon

scrupuleuse et authentique à partir de 2007. L'édifice est inscrit en totalité au titre des monuments historiques le 2 juin 2003.

47 La somme de 90 670 livres de 1757 représente environ 230 000 €uros de nos jours. Pour comparer, le prix d’une brebis et son

agneau 5 livres (12, 80 €), une vache et son veau 40 livres (102 €), une génisse et un taureau 45 livres (115 €). Le prix moyen

approximatif de nos jours est de 300 €uros pour la brebis et son agneau soit un multiplicateur de 60. Si on applique ce

multiplicateur aux propriétés cela ferait : 13 800 000 €uros. Ce calcul n’est qu’un ordre d’idée.

48 Jean Jacques Gallet de Mondragon, marquis de Gallet et de Montdragon, Seigneur de Pluvault, de Doizieu, (16 novembre 1715,

Ancône, Drôme-29 mars 1796, Dortmund, Allemagne), officier de marine, maître des requêtes, maître d'hôtel du roi, conseiller

d'Etat, secrétaire des commandements de Madame la Dauphine.

49 Né à Dijon (Côte-d'Or), le 9 juin 1783, mort à Paris, le 19 janvier 1865, fut élève de l'Ecole polytechnique et entra fort jeune

dans la vie publique. Auditeur au Conseil d Etat, de l'an X jusqu'en 1809, il devint, le 13 avril 1812, sous l'administration du

comte Frochot, secrétaire général de la préfecture de la Seine. Les événements de 1815 interrompirent sa carrière. Il succéda alors

à son père comme administrateur des Messageries royales, puis, ayant été nommé, après la révolution de Juillet, membre du

conseil général de la Seine, il en fut plusieurs fois le président. C'est à cette fonction et à l'attachement dont il y fit preuve pour le

gouvernement d'alors, qu'il dut son élévation (11 octobre 1832) à la pairie. Sous l'empire de la loi portant organisation

départementale et municipale de la Seine et de Paris, il fut constamment nommé par son arrondissement (le 3e

) membre du conseil

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Louis-Edouard Besson

Leur fille Palmyre Anaclette, qui hérite du domaine, se retrouve veuve de Monsieur de Provigny après six

mois de mariage50. Elle est connue à Arcueil-Cachan comme Madame de Provigny, généreuse bienfaitrice

de la ville. En 1891, elle donne déjà une somme considérable pour restaurer l’église d’Arcueil. Elle est

recluse dans sa demeure parisienne jusqu’à sa mort en 1906, afin de vivre solitaire dans sa douleur après la

mort de son époux en 1863 des suites d’une chute de cheval.

Portrait en pied de madame de Provigny

Sans héritier, elle lègue par un testament du 29 juin 1907, sa propriété du Fief des Arcs à l’Assistance

publique avec dix millions de francs pour construire un hospice. Le 22 mai 1908, l’Assistance Publique

accepte le legs. Après avoir ouvert en 1914, la maison de retraite Cousin de Méricourt51, le 30 juillet 1923,

l’assistance publique obtient l’autorisation du préfet de la Seine, de céder la partie du terrain occupée depuis

1913 par les jardins ouvriers à Messieurs Lorin et Parenty représentant la Société Parisienne d’Habitation. A

partir de 1926, cette société vend le terrain en lotissement pour construire des pavillons.

municipal en même temps que du conseil général. Il fut aussi colonel de la gardé nationale et commandeur de la Légion

d'honneur. Dans la Chambre des pairs, il vota selon les vœux du pouvoir. La révolution de 1848 le rendit à la vie privée.

50 Voir le texte d’Annie Thauront, Histoires d’héritages ou Madame de Provigny dernière propriétaire privée du château du Fief

des Arcs à Arcueil-Cachan (Seine) sur son blog : http://genealogieplurielle.blogspot.com/.

51 L’hospice Cousin de Méricourt et Besson s'installe à Arcueil dans le château légué à l'Assistance publique par madame de

Provigny, fille d'Anaclette-Élisabeth Cousin de Méricourt et de Louis Édouard Besson, pair de France et ancien président du

conseil général de la Seine. Par décret du 8 septembre 1909, l'administration reçoit l'autorisation d'accepter le legs de Provigny ;

les travaux de construction des pavillons commencent alors sous la conduite de l'architecte Bélouet. Aménagé par l'administration

grâce au legs de10 millions de la bienfaitrice, le château devient au printemps 1913 une maison de retraite. Ouverte en octobre

1913, elle accueille 220 personnes âgées. En 1960, l'établissement abrite 256 lits voués à l'hospitalisation des vieillards. Le décret

du ministère de la Santé publique en date du 30 décembre 1972 stipule le rattachement de la maison de retraite Cousin de

Méricourt et Besson au bureau d'aide sociale de Paris.

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La rue du Fief des Arcs vient d’être créée. Le château lui deviendra le conservatoire de musique 52. Ce ne fut

pas le seul leg de madame de Provigny53

.

Une légende locale était encore attachée au château à la fin du XIXe

siècle : celle du sire de Malassis,

sorte de géant fait de brume et dont la venue annonçait un malheur. Inconfortablement installé sur la

petite chapelle du domaine, il avait les pieds posés sur l'aqueduc et la tête perdue dans les nuages. Il

prenait toutes les formes, toutes les positions parmi les plus pénibles et les plus improbables pour un être

humain, d’où son nom de « malassis ». Les enfants du quartier savaient qu'ils risquaient de recevoir sa

visite s'ils n'obéissaient pas à leurs parents les menaçant de les mener au « malassis ».

Il semble que cette légende était attachée à la présence de la Bièvre et aux brumes polluées qui se levaient

au-dessus des berges marécageuses de la rivière. Bien que la couverture de la Bièvre ait fait disparaître,

en grande partie, la brume à cet endroit, cette légende perdurait encore avant la Seconde guerre

mondiale54, près de trente ans plus tard.

Le fantôme du peintre Victor Vasarely, dont l'idée lui était venue parce que de nombreux témoignages

attestaient la présence de plusieurs fantômes hantant les berges de la Bièvre polluées et nauséabondes,

bien que s’appuyant sur l’histoire du jardinier déguisé, peut relever de la même origine55

.

Il est donc certain qu’il ait existé un domaine royal à Cachan puisqu’on relève sa trace durant près de six

siècles, mais nous n’avons aucun renseignement certain ni sur son emplacement, ni sur son importance ;

nous savons seulement qu’il s’élevait sur les bords de la Bièvre. Ce n’est pas le domaine de Saint-Germain,

puisque les moines en étaient propriétaires dès le VIIIe

siècle et qu’ils l’ont conservé jusqu’à la Révolution.

Reste le Fief des Arcs, que l’on trouve précisément maintes fois désigné sous le nom de Fief des Arcs et

d’Anjou ; Certains objectent que le terrain était bien marécageux et il semble douteux que l’on ait pu y

édifier des constructions un peu importantes.

52 Le château de Provigny est aujourd’hui le conservatoire municipal de Cachan. De l'aqueduc construit au II e

siècle pour amener

l'eau à Lutèce subsistent trois piles ainsi qu'une portion d'arc, qui donna à l'endroit, dès le XVI e

siècle, le nom de fief des Arcs.

Dans le 3e

quart du XVIe

siècle la famille d'Aligre plaque sur la face nord de ces vestiges une façade rythmée par trois légers

avant-corps implantés entre les piles de l'aqueduc, celui du centre étant percé d'une porte cochère, au-dessus de laquelle subsiste

une salle voutée d'ogive. La tourelle d'escalier est sans doute contemporaine de ces travaux tandis que la façade élevée du côté sud

de l'aqueduc porte la trace de nombreux remaniements, principalement aux XVII e

et XIXe

siècles. Dans les années 1620, les piles

de l'aqueduc "Médicis", implantées à quelques mètres de la façade élevée au siècle précédent, la dissimulent presque

complètement. Dans la 2e

moitié du XVIIe

siècle deux bâtiments viennent se greffer sur la construction antérieure : l'un, à l'est,

semble être toujours resté à usage de dépendance agricole, tandis qu'à l'ouest un logis en L prenait peut-être la place d'une

construction antérieure. Sa façade, orientée à l'est, n'était rythmée que par les pilastres encadrant la travée centrale surmontée d'un

fronton triangulaire. De cette époque subsiste un escalier, malheureusement démonté, à balustres en bois tourné. Mais ce logis fut

fortement remanié au milieu du XIXe

siècle : ajout d'un étage de combles, d'un perron encadré de colonnes ioniques, fermeture de

la cour par une grille. Le domaine est légué au département de la Seine pour y établir un hospice. Le château sert alors de

logement au personnel, avant d'être transformé dans les années 1980 en conservatoire de musique. Les vestiges de l'aqueduc,

classé en 1862, et la construction du XVIe

siècle qui l'enserre, classée en 1875, ont fait l'objet dans les années 1990 d'une

importante campagne de restauration.

53 Le 19 novembre 1909, le Conservatoire national de Musique acceptait le legs d’un ensemble de violons, altos, violoncelle et

archets fait par Madame de Provigny et en consentait la décharge à ses légataires universels. Parmi ces instruments se trouvent un

violon d’Antonio Stradivari de 1716, surnommé pour cette raison le « Provigny » et un alto, recoupé d’un instrument plus grand

du XVIe

siècle, décoré d’armes prestigieuses, aujourd’hui considéré comme d’Andrea Amati. Ces deux instruments sont parmi les

pièces les plus importantes du musée de la Musique de Paris. Voir : Florence Gétreau. Portraits, ballets, traités : Musique-Images- Instruments, CNRS Éditions, 2015.

54 Delmas Marie-Charlotte, Dictionnaire de la France merveilleuse, édition Omnibus, Paris, 2017, volume 2, 1088 p., (Hors

collection).

55 Voir sur notre site : https://henritoulouze.blogspot.com/ le texte Victor Vasarely, résident arcueillais.

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Plan du domaine du Fief des Arcs (vers 1690).

Copyright Conservation du Patrimoine Arcueil.

Il est certains qu’au Moyen-Âge, la situation territoriale et financière des rois n’était guère brillante.

Cependant, dans sa ballade, Eustache Deschamps laisse supposer une demeure confortable dans un joli site

et s’il faut se méfier de la faconde des poètes, il faut dire a contrario que si Deschamps a toujours sacrifié

l’élégance et le pittoresque à la vérité, ses poésies présentent parfois beaucoup d’intérêt pour l’histoire.

La porte du château dit fief des Arcs, du côté Nord, avant

la construction de l’aqueduc Médicis. Gravure d’Israël Sylvestre, BNF, Topographie de la France, Va 94.

Cette gravure du XVIIe

siècle par Israël Sylvestre56, représente le porche du Fief des Arcs57 qui est encore

encastré dans l’aqueduc romain ; isolé sur une légère éminence, cela laisse supposer qu’il a été rapporté

après coup à sa place actuelle ; il pourrait donc provenir d’une propriété voisine. D’autre part, en 1655, une

princesse de Beauvau58, descendante de Jeanne de Trie, était encore propriétaire de la propriété connue sous

le nom de maison de Jean Coingt59, maître d’œuvre de l’aqueduc, et habitée, dans la première moitié du XXe

56 Israël Silvestre, né à Nancy le 13 août 1621 et mort à Paris le 11 octobre 1691, est un dessinateur, graveur lorrain, conseiller du

roi en son Académie royale de peinture et de sculpture et collectionneur d’art. Il accède aux charges de dessinateur ordinaire du

roi (1663), maître à dessiner des pages des Grande et Petite Écuries (1666) et du Dauphin (1673). Il bénéficie, par brevet du roi

(de 1661, renouvelé en 1668, du privilège d'un logement aux galeries du Louvre. Une fabuleuse collection d’œuvres d’art,

essentiellement des dessins et des gravures, a été accumulée par Israël Silvestre et ses descendants.

57 La maison Renaissance ou Château des Arcs, 2 rue Besson. Située au pied du pont aqueduc d’Arcueil-Cachan, cette maison fut

le Fief des Arcs et d’Anjou, durant la Renaissance française. Léguée à la commune en 1913, elle abrite aujourd’hui le

Conservatoire à rayonnement départemental (CRD).

58 La maison de Beauvau est une très ancienne famille originaire de l'Anjou, titulaire pendant plusieurs siècles de la seigneurie de

Beauvau (Maine-et-Loire) ; d'extraction chevaleresque, elle fait remonter ses preuves de noblesse jusqu'en 1265. Elle se scinda en

deux branches principales, les Beauvau du Rivau et les Beauvau-Craon, qui firent carrière sous les rois de France mais aussi sous

les ducs de Lorraine. Il faut noter que lors du démantèlement du domaine des Guise dans les années 1750, le château-vieux et une

partie du jardin restent encore propriété d’Anne Louise Marie de Beauvau de la branche Craon, princesse de Poix, descendante du

prince de Guise.

59 L’approvisionnement en eau de Paris est une préoccupation du règne d’Henri IV. Sully étudie la possibilité de capter les eaux à

Rungis, où des terrains sont acquis en 1609. Après l’assassinat d’Henri IV, et le départ de son ministre, la reine mère et régente

reprend le projet, notamment pour approvisionner le futur jardin du palais du Luxembourg et ses fontaines. En 1612, le bureau de

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siècle par une certaine Mme Siculle d’après Léon-Louis Veyssière60. On a vu plus haut que Jeanne de Trie

avait cédé une maison à Jean le Bon pour agrandir son domaine ; il pourrait donc y avoir un rapport de

voisinage entre le domaine royal et la propriété de la princesse de Beauvau. Toutes ces raisons nous laissent

supposer que ce domaine se trouvait entre l’aqueduc et la rue de la Citadelle, soit sur l’emplacement occupé

par les sœurs61

.

Ce n’était pas positivement sur les bords de la Bièvre, mais on en était tout près, et le Fief des Arcs en était

ou devint une dépendance. Nous ne possédons aucune preuve de ce que nous avançons, mais l’hypothèse

que nous proposons est celle qui vient le plus naturellement à l’esprit. Une carte postale de 1910 étaye cette

hypothèse.

la Ville de Paris adjuge à Jean Coingt la construction de l’aqueduc. Les travaux de terrassement du carré des eaux commencent

dès le début de l’année suivante et, le 17 juillet 1613, le jeune Louis XIII pose solennellement la première pierre du grand regard

de Rungis. À la mort de Jean Coingt en 1614, le chantier est repris par son gendre Jean Gobelain (ou Gobelin). L’aqueduc est mis

en eau le 19 mai 1623 jusqu’à la Maison du Fontainier, il faudra cependant attendre encore 5 ans pour qu’il irrigue les fontaines

publiques de Paris.

60 Leon Louis Veyssière (1875, Arcueil-1955, Cachan, est l'auteur d'une monographie "Arcueil et Cachan, deux communes du

département de la Seine" édité par la Société d'histoire et d'archéologie d'Arcueil et de Cachan en 1944 et les Amis du Vieil

Arcueil et réédité en 2013 chez Litavis.

61 La Maison Saint-Joseph, 2 rue de la Citadelle. Cette maison appartient à la communauté des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul

depuis 1879 quand elles confient à l’architecte Nizet la construction d’un grand bâtiment dominant la vallée de la Bièvre à

l’emplacement de l’hospice d’origine. Elle accueille aujourd’hui, un ensemble d’établissements scolaires privé et une maison de

retraite, l’EHPAS, géré par l’association Monsieur Vincent.

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La porte du château dit fief des Arcs, côté Nord.

Carte postale, 1910. BNF Estampes, Topographie de la France, Va 94.

On ignore si Charles VI y séjourna, le 19 avril 1381, premier vendredi après Pâques. Sacré depuis six mois à

peine, le roi avait alors treize ans ; il vint à Cachan, chez son oncle, le duc d'Anjou, auquel appartenait le

château62. Nonobstant tous ces changements, ce château s’appelait encore aux alentours de 1424, l’Hôtel du

Roi. Il apparaît ensuite que cette terre finit par appartenir à l’Abbaye de Saint-Germain-des-Prés comme le

rapporte la Coutume de Paris63 en 1580. Ainsi, le souvenir du domaine royal de Cachan s’est maintenu

pendant six siècles consécutifs. Les 13 et 17 juillet 1613, Louis XIII vint à Cachan, à l'occasion de la pose de

la première pierre du grand regard à Rungis. Les narrations des visites du jeune Roi à Cachan prouvent que

le château de l'endroit était assez vaste pour recevoir une centaine de seigneurs, compagnons ou familiers du

monarque.

Il faut croire que l'ancien château avait quelque importance et présentait certains charmes, puisque Eustache

Deschamps, poète du XIVe

siècle, s'enthousiasma pour ce manoir au point de proclamer que, de tous les

lieux plaisants, aucun ne saurait lui être comparé. Les vers de Deschamps, seuls, permettent de se faire une

idée de ce château disparu, autour duquel s'étendaient plusieurs jardins allant jusqu'aux rives de la Bièvre.

Le cours d'eau, au clair murmure, avait été soigneusement aménagé pour la pêche, avec maints réservoirs à

poissons. Au-delà des vignes étagées sur le coteau, et dont le vin était servi au personnel et à la garnison du

château, des bois giboyeux et proches ajoutaient un attrait à ce lieu enchanteur. Les prés, alternant avec les

grasses terres, les granges débordantes des produits d'une culture facilitée par une judicieuse irrigation, les

grands arbres et les arbrisseaux.

62 Desguine André, Bulletin municipal de Cachan, mai 1937, n° 3.

63 La Coutume de Paris est le recueil des lois civiles de la prévôté et de la vicomté de Paris, c'est-à-dire de l'Île-de-France et de la

ville de Paris, codifiées en 1510. Révisée en 1580 ainsi qu'en 1605, elle comporte 362 articles complétés par de nombreux

commentaires de la jurisprudence.

Martin François-Olivier, Histoire de la coutume de la prévôté de Paris 1 - Introduction, l'état des personnes, la condition des biens

2- La propriété et les droits réels. 1ère édition 1922, réédition Cujas, Paris, 1995, 1340 p.

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III. La vie d’Eustache Deschamps

Une autre représentation d’Eustache Deschamps

Mais qui était ce poète médiéval, inconnu du grand public de nos jours, dont on ne connaît la biographie

qu’au travers de son œuvre, heureusement immense.

Eustache Deschamps64 est un poète français, né à Vertus en Champagne vers 1340, mort vers 1410 dans un

lieu non connu. Il est né environ trois ans après le début de la guerre de Cent Ans qui durera jusqu’en 1453,

il a également connu l’épidémie de peste noire de 1347 à 1352 environ qui exterminera presque 30 à 50 %

de la population européenne.

Il nous a donné sur lui-même, sur ses occupations variées, sur ses voyages, de nombreux renseignements,

épars dans ses œuvres. Mais nous ne connaissons, d'une façon certaine, ni la date de sa naissance ni la date

64

- Œuvres complètes d’Eustache Deschamps par Lacurne de Sainte-Palaye, XVIIIe

siècle.

Restées à l’état de projet. Une copie faite pour Jean-Baptiste Lacurne de Sainte-Palaye d’après le manuscrit 840 se trouve à

la Bibliothèque de l’Arsenal sous les cotes 3291 à 3293 (anc. B. L. F. 85) annotées par Sainte-Palaye.

- Poésies morales et historiques d'Eustache Deschamps, écuyer, huissier d'armes des rois Charles V et Charles VI, châtelain de

Fismes et bailli de Senlis ; publiées pour la première fois, d'après le manuscrit de la Bibliothèque du Roi, avec un précis historique

et littéraire sur l'auteur, Paris, Crapelet (Collection des anciens monumens de l'histoire et de la langue françoise, 9), 1832, LXVIII

+ 288 + XXIV p.

Voir : Journal des Savants, Raynouard, 1832, pp. 155-163 et aussi Paulin Paris, Les manuscrits françois de la Bibliothèque

du Roi, Paulin Paris, Paris, 1845, tome VI, pp. 419-437. Prosper Tarbé publia un complément au précis historique et

littéraire (Paris, 1832).

- Œuvres inédites d'Eustache Deschamps, publiées par Prosper Tarbé, édition Techener, Reims et Paris, 1849, 2 tomes., XLI +

197, 222 p. (Collection des poètes champenois antérieurs au 16e

siècle, 5-6).

Edition partielle. L’édition des œuvres complètes du Marquis Queux de Saint-Hilaire fit vite oublier cette œuvre médiocre.

Tarbé publia par la suite certaines poésies en plaquette : 1859, ballade 920 ; Reins, 1870, Le lais des douze estas du monde

et le lais de vaillance.

- Le miroir de mariage, édition fragmentaire de ce poème inédit par Prosper Tarbé, Reims, 1865.

- Le traicté de Geta et d’Amphitrion, publié par le Marquis Queux de Saint-Hilaire, in Le Cabinet du bibliophile, édité par Jouaust,

Paris, 1872, n° 12.

- Eustache Deschamps, Œuvres complètes, édition Marquis Queux de Saint-Hilaire puis Gaston Raynaud à partir du n° VII à la

mort de Saint Hilaire, édition Firmin Didot, Paris, 1878-1904, 11 vol. (Société des anciens textes français), réimpression New

York, édition Johnson, 1966.

Le volume X daté de 1901, contient des pièces pouvant éventuellement être attribuées à Deschamps mais non contenues dans

le manuscrit 840. Il comprend aussi les glossaires et les index. Le volume 11 est une étude due à Gaston Raynaud sur la vie et

l’œuvre d’Eustache Deschamps. Il a été publié en tiré à part en 1904 sous le titre : Eustache Deschamps. Sa vie, ses œuvres,

son temps. Etude historique et littéraire sur la seconde moitié du XIVe

siècle.

- Eustache Deschamps, Anthologie, édition et traduction par Clotilde Dauphant, édition Librairie générale française, Paris, 2014,

831 p. (Le livre de poche, 32861. Lettres gothiques).

- Eustache Deschamps (1340-1404), anthologie thématique, publication de James Laidlaw et Christine Scollen-Jimack, édition

Classiques Garnier, Paris, 2017, 626 p. (POLEN - Pouvoirs, lettres, normes).

Il existe aussi dans d’innombrables anthologies des éditions partielles.

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et le lieu de sa mort. Deschamps se borne à nous apprendre qu'il a vécu sous quatre rois, Philippe de Valois,

Jean le Bon, Charles V et Charles VI.

Il fait des études de droit à Orléans de 1358 à 1366, est devenu juré 65 du comte de Vertus (entre 1366 et

1370) puis en 1366 est entré au service d’Isabelle de France66. Il devient écuyer au service royal et fait à

cette époque un voyage en Lombardie et à Bruges.

Il se serait marié entre 1366 et 1373 avec une femme dont nous ne savons rien. Il a eu trois enfants dont

deux fils : Laurent et Gilles et une fille qui coûta la vie à sa mère en venant au monde. On ignore le prénom

de sa fille, née probablement en 1376. Dotée de 500 franc-or67 par Louis duc d’Orléans, elle se marie, au

chambellan Renaud de Pacy68, seigneur de Plessis-Pomponne, le 18 avril 1393 à l’âge de 17 ans.

Nous avons quelques éléments sur son premier fils, né vers 1374, Laurent, seigneur de Largny-sur-Automne

près de Villers-Cotterêts qui meurt en 1441 en laissant un fils Guy meurt en 1460 et un petit-fils Jean (1451-

1539), lieutenant général du baillage de Senlis en 1490 et maire de Beauvais en 1522.

Certains biographes assimilent le cadet, né en 1375, Gilles, à un réputé docteur en théologie au service de

différents ducs du royaume de France et qui fit partie d’une délégation qui en 1393 apporta au pape Benoit

XIII, le vœu de l’assemblée du clergé de France. Cela semble peu vraisemblable, même au Moyen-Âge pour

ce jeune homme de moins de vingt ans.

Facsimilé d’une quittance signée par Eustache des Champs.

En 1375, Eustache entre au service de Philippe d’Orléans69 et devient bailli du Valois. Après la disparition

de celui-ci, il reste au service de la duchesse Blanche70, la veuve de Philippe d’Orléans, jusqu’en 1380 (au

moins).

En 1375, il devient également huissier d’armes71 pour le roi Charles V, un titre qu’il gardera jusqu’à sa mort.

65 Personnage qui a prêté serment à son seigneur et bénéficie, sous serment, d'une délégation des pouvoirs du seigneur pour

administrer et rendre la justice.

66 Isabelle de France est née à Vincennes le 1er octobre 1348 et morte à Pavie le 11 septembre 1372. Elle était la fille du roi de

France Jean II le Bon et de son épouse Bonne de Luxembourg et leur dernier enfant. Elle épouse donc, en juin 1360, Jean Galéas

Visconti (1351-1402), futur duc de Milan. Pour son mariage, son père crée le titre de comte de Vertus qui est offert en dot à Jean

Galéas. Elle meurt des suites de l'accouchement du dernier de ses trois enfants, le 11 septembre 1372, âgée de seulement 24 ans.

67 Bibliothèque nationale, fr. 10 431, p. 180, n° 1001.

68 Comme son beau-père, Renaud de Pacy était aussi poète. Les archives de Chantilly conservent une de ses œuvres, fort médiocre

par ailleurs : L’aveu et dénombrement de la terre du Plessis-aux-Bois, fief relevant de Chantilly (1415).

69 Philippe de France, duc d’Orléans, plus connu sous le nom de Philippe d'Orléans d'après son apanage (château de Vincennes,1er

juillet 1336 - Vincennes, 1er septembre 1375), est un fils puîné de Philippe VI de Valois, roi de France et de son épouse Jeanne de

Bourgogne.

70 Blanche de France (née le 1er avril 1328 à Châteauneuf-sur-Loire - morte le 8 février 1393 à Vincennes) est la fille posthume du

roi Charles IV et de sa troisième épouse Jeanne d'Évreux. Le roi, son père, étant mort le 1er février 1328 en laissant la reine

enceinte, le régent Philippe de Valois dut attendre sa naissance pour être proclamé roi sous le nom de Philippe VI. Blanche

épousa, le 8 janvier 1345, son cousin Philippe de Valois, duc d'Orléans, fils cadet du roi Philippe VI et de Jeanne de Bourgogne.

Ils n'eurent pas d'enfants. À sa mort, elle fut inhumée en la chapelle Notre-Dame la Blanche de l'abbaye royale de Saint-Denis.

71 La garde formait 2 divisions ; la première composée des huissiers d'armes chargés de la garde intérieure des palais et la seconde,

composé de portiers chargés de la garde extérieure. Les gardes formant ces 2 divisions n'étaient pas militaires et ne suivaient pas

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Charles V. Charles VI

Mais en 1380, Charles V décède. La même année, Vertus qui avait déjà connu de nombreuses épreuves

pendant la Guerre de Cent Ans et une des dernières villes à résister devant les Anglais. Ceux-ci n’hésitent

pas à la brûler. C’est un choc pour le poète, qui en ressent un fort sentiment d’insécurité (il se surnommera

lui-même « Brulé des Champs » après cet événement). Il retourne désormais à ses affaires personnelles :

dans les années qui suivent, il achète plusieurs terres.

Familier des ducs d'Orléans, de Berry et d'Anjou, il eut l'honneur de recevoir dans sa maison le roi Charles

V. II voyagea en Flandre, en Allemagne, en Hongrie, en Bohème, en Lombardie, et même, croit-on, en Syrie

et en Egypte, où il aurait été prisonnier des Sarrasins.

Nous reviendrons plus loin, pour exemple, sur ses voyages en Europe centrale. Deschamps nous a tracé,

dans plusieurs de ses poésies, un portrait de sa personne fort peu flatteur, mais trop chargé sans doute il se

nomme lui-même « roi de laidure ».

Le roi Charles VI lui accorde en 1381 la châtellenie de Fismes 72 comme compensation pour la Maison des

Champs qui avait été détruite par les Anglais à Vertus. Il devient châtelain en 1382 en gagnant un procès

contre Jean de Petitsayne73 ; puis, il devient maître de la léproserie locale. En 1384, il voyage pour

l’inspection des forteresses de Picardie et reçoit à son retour la visite de Charles VI dans la maison qu’il

avait achetée dans la Rue du Temple.

le roi aux armées, ni quand il quittait la capitale. Dans le premier cas, sa garde était prise dans les troupes et renvoyées à la fin de

la campagne. Les huissiers d'armes devinrent à la longue, militaires et prirent le nom d'hommes d'armes. Durant la troisième

croisade, en 1191, Philippe Auguste institua, pour la protection de sa personne, une garde appelée sergens à masses, sergent

d'armes (servientes armorum) ou encore porte masses. En 1261, cette compagnie est appelée Portiers de la garde du Roi. En 1285,

ils prennent le nom de Officiers pour la garde de la porte du Roi.

72 Département de la Marne entre Soissons et Reims.

73 Le roi assigne pour demeure à Eustache Deschamps la tour de Fismes dont il le constitue garde et gouverneur. Par malheur,

cette charge avait déjà un titulaire, plus ou moins régulièrement nommé ou renommé, en la personne de Petitsayne, sergent

d'armes du roi et ancien garde de la tour du Bois de Vincennes. De là procès. En vertu de lettres royales obtenues à la suite d'une

sentence du Conseil du domaine, Deschamps est mis en possession et saisine de son poste de garde. Petitsayne veut faire

opposition. Refus du bailli de recevoir cette opposition ; appel de Petitsayne au Parlement. Le roi sollicité par Deschamps lui

accorde alors des lettres réclamant le rejet de l'appel et l'évocation de la cause devant son Conseil. Deschamps gagne enfin son

procès par arrêt du Parlement et reste définitivement châtelain de Fismes.

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En 1388, on diminue le nombre d’huissiers d’armes ; pourtant il semble qu’Eustache conserve sa charge

jusqu’en 1396 au moins. Il est mentionné comme écuyer du duc d’Orléans74. Charles VI, en visite à Vertus

le 26 août, lui donnera 400 franc-or pour qu’il reconstruise la Maison des Champs. En 1389, il est nommé

bailli de Senlis.

Désormais, il s’appelle Eustache Deschamps, dit Morel, Seigneur de Barbonval et Bailly de Senlis.

En 1392 ou 1393, il devient conseiller et maître d’hôtel du duc d’Orléans. Deschamps et le duc ont une

relation très forte qui atteint son point culminant en 1393, année où il nomme Deschamps maître des eaux et

forêts du duc en Champagne et en Brie.

Il accompagne Louis d’Orléans en 1396 à la première rencontre entre Richard d’Angleterre et Isabelle de

France mais n’assistera pas au mariage. L'année suivante, il est envoyé en mission en Allemagne pour inciter

le roi Venceslas75 à intervenir en Italie. Vers 1400, Deschamps quitte son service à la cour royale, mais

continue d’exercer ses fonctions de bailli à Senlis et reste attaché à la cour d’Orléans.

En 1404, Louis d’Orléans oblige Deschamps à renoncer à être bailli en faveur de Pierre de Précy. En

compensation de cette démission forcée, et encore à la demande de Louis d’Orléans, Eustache Deschamps

est nommé trésorier sur le fait de la justice, nomination annulée après huit jours, puis il aurait été nommé

général.

Il meurt entre le 21 juin 1404 et le début de l’année 1405, certains biographes avancent même la date de

1410. Même s’il se plaint souvent d’être dans la misère, grâce à ses charges de chancellerie, Eustache

Deschamps n'avait pas à vivre de sa plume : il put ainsi critiquer, avec une relative impunité, certains travers

de son époque, ou encore user de satire dans ses œuvres sans que cela n'affecte ses conditions de vie.

74 Louis Ier d'Orléans, né le 13 mars 1372 à Paris et mort assassiné dans la même ville le 23 novembre 1407, est un prince de la

maison capétienne de Valois, duc d'Orléans et frère cadet du roi Charles VI. Il participe au conseil de régence du royaume de

France pour suppléer son aîné atteint de démence. Louis est assassiné en 1407 sur ordre de son cousin Jean sans Peur, duc de

Bourgogne.

75 Venceslas ou Wenceslas (en allemand : Wenzel, en tchèque : Václav), surnommé « l'Ivrogne », né le 26 février 1361 à

Nuremberg et mort le 16 août 1419 à Prague, est roi de Germanie de 1376 à 1400 (Venceslas I er), roi de Bohême de 1378 à 1419

(Venceslas IV), électeur de Brandebourg de 1373 à 1378 et duc de Luxembourg de 1383 à 1390 (Venceslas II).

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IV. L’œuvre d’Eustache Deschamps

Eustache Deschamps écrivit beaucoup : ses vers remplissent un des plus gros

manuscrits de la Bibliothèque nationale, fonds français 84076, qui n'a pas moins

de six cents feuillets77. Nous ne possédons pas d’autres manuscrits de l’œuvre

complète de Deschamps, de sorte qu'on peut se demander si toutes les pièces qui

remplissent le manuscrit 840 sont bien réellement de Deschamps. La question est

délicate et difficile à résoudre. Georges-Adrien Crapelet78 qui, en 1832, a décrit

longuement ce manuscrit, en tête des Poésies morales et historiques d'Eustache

Deschamps, y a compté 1 175 ballades79, 171 rondeaux80, 80 virelais81, 14 lais82

,

28 farces83, complaintes84 et traités divers, et 17 lettres ou épîtres85

.

76 Manuscrit sur parchemin : BNF, Paris, 840. Ancienne cote, Regius 7219. Recueil d'œuvres d'Eustache Deschamps. Copiste

Raoul Tainguy, après 1406. Nombre de feuillets : 300.

Voir : Tesnière, Marie-Hélène, ‘Les manuscrits copiés par Raoul Tainguy. Un aspect de la culture des grands officiers royaux au

début du XVe

siècle’, Romania, Paris, 1986, n° 107, pp. 282-368.

77 Chaque partie d'une feuille de papier qui a été pliée ou coupée en deux, en quatre, en huit, etc., en vue d'y écrire, d'y imprimer

ou d'y dessiner. Un feuillet contient deux pages. Dans le format in-quarto, la feuille a quatre feuillets, dans le format in-octavo

huit, et ainsi de suite.

78 Georges-Adrien Crapelet, (13 juin 1789 Paris-11 décembre 1842 Nice), imprimeur et écrivain.

79 Ballade désigne, au sens ancien, un poème médiéval à forme fixe composé de trois couplets et d'une demi-strophe appelée

envoi, chacune étant terminée par un vers refrain, qui rappelle la forme chantée des origines. L'histoire de la poésie retient en

particulier les ballades aux strophes carrées (le nombre de vers est égal au nombre de syllabes de chaque vers) de huit ou dix vers

et aux thèmes très variés qu'ont composées des poètes comme Guillaume de Machaut, Eustache Deschamps au XIVe

siècle,

Christine de Pisan et François Villon (début et milieu du XVe

siècle) ou encore Clément Marot au XVIe

, alors que la Pléiade

rejette le genre de la ballade comme vieilli, privilégiant des formes nouvelles comme le sonnet ou l'ode.

80 Le rondeau est un poème à forme fixe ancien comportant trois strophes isométriques construites sur deux rimes, avec des

répétitions obligées et se fermant sur lui-même ce qui est à l'origine de son nom. Lié à l'origine à la chanson et à la musique, le

rondeau est léger et souvent badin. C'est une forme souple et virtuose qui utilise surtout l'octosyllabe et parfois le décasyllabe en

tercet, quatrain ou quintil, et qui présente diverses dispositions aux dénominations pas toujours éclairantes. Apparu au XIIIe

siècle

et modifié aux XVe

et XVIe

siècles, il est rejeté par la Pléiade et ne perdure guère au-delà du XVIIe

siècle.

81 Le virelai est un poème à forme fixe, avec un nombre variable de strophes à deux rimes. L'un de ses vers sert de refrain et

réapparaît à la fin de chaque strophe ou parfois selon une ordonnance plus complexe. Les mètres d'un virelai peuvent être

identiques ou variés. Le mot virelai vient de lai et de virer dans le sens de tourner, ce qui évoque à la fois la danse et le refrain, ce

dernier pouvant être repris en chœur. Les premiers virelais datent de la fin du XIIIe

siècle et le genre fut surtout populaire au XIVe

et au XVe

siècle.

82 Le lai est un poème à forme fixe apparu au XIIe

siècle et qui a désigné successivement des genres de poésie assez différents. Au

Moyen Âge, ce mot était employé au sens de « chant » (ou plutôt récit chanté) ou de « mélodie » ; on connaît le lai narratif,

ancêtre du fabliau, et le lai lyrique. L’origine du lai et de son nom est peut-être née d’anciens souvenirs littéraires celtiques (llais

en gallois ou laoith en gaélique) car les vieilles légendes de la matière de Bretagne y tiennent une grande place. Pratiqué par les

troubadours, il prend une grande extension au XIVe

siècle et se donne des règles fixes et précises avec Guillaume de Machaut :

divisé en deux parties de huit vers, chaque huitain se divisant lui-même en deux parties qui forment un quart de la strophe. Chaque

quart de strophe, à rimes embrassées, est hétérométrique, c’est-à-dire constitué de vers de longueur différente (sept et quatre

syllabes le plus souvent). Eustache Deschamps et Jean Froissart le pratiquent.

83 La farce est un genre théâtral né au Moyen Âge, qui a pour but de faire rire et qui a souvent des caractéristiques grossières. Son

origine remonte à l'Antiquité gréco-romaine, et on en trouve déjà des traces chez Aristophane et Plaute.

84 Une complainte est une chanson formée de nombreux couplets et dont le sujet est le plus souvent sombre, voire tragique. À

l'opposé de la chanson de geste relatant des épopées héroïques et légendaires, c’est un poème aux formes variables mettant en

scène les épreuves d'un personnage souvent réel dont l'adversité et l’infortune tournent au drame.

85 Le terme épître, issu du latin epistula, du grec επιστολη (epistolē), désigne une lettre (au sens de correspondance). Il a pris le

sens aujourd'hui d'un court traité philosophique ou religieux exposé sous forme épistolaire. Ce sont de courts traités le plus

souvent philosophiques. Ce peuvent être aussi des « conversations en l'absence » de l'interlocuteur sur des aspects sociaux ou

moraux de l'existence. Au fil du temps, l’épître devient, en littérature, un discours en vers du genre académique ou didactique. Elle

prend rapidement le sens d’épigramme nettement moins acerbe que la satire. Le mot « épître » est un nom commun féminin.

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Clotilde Dauphant86, en 2007, a un autre décompte plus scientifique :

Avec un souci exceptionnel d’exhaustivité qui en fait l’un des premiers exemples d’œuvres complètes

rassemblées en un seul volume, le manuscrit a été copié après la mort de Deschamps par Tainguy, un

scribe proche d’Arnaud de Corbie87, ami du poète. Personne n’a jusqu’ici supposé que le copiste, qui

fréquentait les mêmes cercles que l’auteur, ait pu partager ses préoccupations esthétiques. On lui reproche

systématiquement de n’avoir pas bien réussi à organiser les papiers laissés en désordre par le poète. Il

contient 1 501 pièces rangées sans trop de logique suivant nos critères actuels (1 032 ballades, 142 chants

royaux, 170 rondeaux, 84 virelais, 14 lais, 10 pièces en strophes diverses, 34 pièces à rimes plates, 3

ouvrages en prose et 12 pièces latines).

Il ouvre le genre du rondeau et du virelai (traditionnellement tourné vers l’amour courtois) à tous les thèmes,

il ajoute un envoi à la fin de la troisième strophe des ballades ; éléments réservés jusque-là au « chant

royal », genre distinct. Il introduit aussi des dialogues au sein de ses ballades. Dans ses innombrables

ballades, Deschamps traite des sujets les plus variés. Il s'érige en censeur des mœurs de son temps, et il

prend comme règle de conduite l'obligation de dire toujours, sur tout et sur tous, ce qu'il estime être la vérité.

Il n'entend ménager ni flatter personne.

On risque, il est vrai, en agissant ainsi, de se faire des ennemis :

Mais de Dieu vault mieux avoir l'amitié

Pour dire voir que du monde la grace.

Voici quelques titres de ballades citées au hasard, et qui donneront une idée des sujets le plus fréquemment

traités par Deschamps : contre les Convoiteux, contre les Riches, contre le Métier des armes, contre les

Vices du temps, contre la Vie mondaine, contre l'Oppression des puissants, contre la Cour, contre les

Flatteurs, contre les Vieux Maris de jeunes femmes, contre Ceux qui épousent de vieilles femmes, contre

86 Dauphant Clotilde, L’organisation du manuscrit des Œuvres complètes d’Eustache Deschamps par Raoul Tainguy, in Babel,

2007, n° 16, pp. 155-184.

87 Arnaud de Corbie, né en 1325 et mort le 24 mars 1414 à Beauvais, fut conseiller des rois Charles V et Charles VI. Il fit partie de

ces conseillers nommés les Marmousets par leurs détracteurs.

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Ceux qui jurent Dieu, sur les Chevaliers qui trouvent honteux d'étudier, contre les Modes du temps, contre

les Parvenus, sur la Mort, sur la Vanité de la gloire, sur la Vieillesse, sur la Misère du pauvre peuple, sur

les Impôts excessifs, sur la Vanité des grandeurs humaines, contre Ceux qui lui empruntent ses livres.

Au nombre de ses ballades se trouvent plusieurs fables fort intéressantes : le Villageois et du Serpent, le

Renard et le Corbeau, la Fourmi et le Ceraseron (cigale), le Chat et les Souris, le Lion et les Fourmis, la

Grenouille et la Souris, etc. la plupart de ces fables lui ont été directement inspirées par Ésope. Certaines ont

aussi été reprises par La Fontaine, quelques siècles plus tard.

Le chat et les souris

Je treuve qu'entre les souris

Ot un merveilleux parlement

Contre les chas leurs ennemis,

A veoir maniére comment

Elles vesquissent seurement

Sanz demourer en tel debat ;

L'une dist lors en arguant

Qui pendra la sonnette au chat ?

Cilz consaulz fut conclus et prins ;

Lors se partent communement.

Une souris du plat païs

Les encontre et va demandant

Qu'om a fait ; lors vont respondant

Que leur ennemi seront mat

Sonnette aront ou col pendant.

Qui pendra la sonnette au chat ?

« C'est le plus fort », dist un rat gris.

Elle demande saigement

Par qui sera cilz fais fournis.

Lors s'en va chascune escusant ;

Il n'i ot point d'executant,

S'en va leur besongne de plat.

Bien fut dit, mais au demourant,

Qui pendra la sonnette au chat ?

Prince, on conseille bien souvent,

Mais on puet dire, com le rat,

Du conseil qui sa fin ne prant

Qui pendra la sonnette au chat ?

Eustache Deschamps

Deschamps a composé de nombreuses ballades sur lui-même. Les offices variés dont il fut revêtu à la cour

lui avaient rapporté plus d'ennuis que d'argent ; sa maison et ses champs avaient été dévastés par la guerre, le

pillage et l'incendie ; enfin, après avoir passé sa vie au service du roi, il avait été payé d'ingratitude et

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d'oubli. C'est alors qu'il écrivit ses ballades sur lui-même et sa triste situation, sur sa pauvreté, sur sa

vieillesse délaissée, sur sa détresse et sa malchance.

Deschamps détestait cordialement les Anglais, et il le dit souvent ; l'une de ses ballades, dans laquelle il

prédit la ruine et la disparition de l'Angleterre, fut célèbre encore au XVe

et même au XVIe

siècle. La

Flandre, où Deschamps avait dû se rendre quatre fois, de 1382 à 1386, n'est pas mieux traitée que

l'Angleterre dans les vers du poète. Enfin, beaucoup de ballades ont besoin, pour être comprises, d'un

véritable commentaire historique, toutes remplies qu'elles sont d'allusions à des faits ou à des personnages

peu connus ou oubliés du XIVe

siècle. Plusieurs nous resteront toujours ou fort obscures ou même

inexpliquées. D'autres nous apportent sur les événements du temps des renseignements nouveaux et

intéressants. On a pu, avec quelque raison, appeler Deschamps un chroniqueur morcelé.

Deschamps écrivit deux farces : la Farce de maître Trubert et d'Antrongnart et la Farce des quatre offices

royaux, Panneterie, Eschançonnerie, Cuisine et Sausserie. Il traduisit en français, du latin, le Traicté de

Getta et d'Amphitrion, de Vital de Blois88. D'autres traités sont intitulés : Des Douze Estas du monde,

Demonstracions contre sortileges, les Contenances du gieu des dez, la Complainte de l'Eglise, un Petit

Régime pour santé garder, un Traicté de la fiction du Lyon et autres bestes sur le gouvernement du

royaume, la Chartre des Fumeux, la Chartre des Bons-Enfants de Vertus, Lettres envoiées le plusieurs et

diverses gens.

Les œuvres de Deschamps sont remplies de ballades et de rondeaux dans lesquels l'amour et les dames sont

célébrés sur tous les tons ; ces pièces datent, sans doute, des premières années de la vie du poète.

Devenu vieux, offensé de l'oubli dans lequel il devait vivre, tiraillé par des besoins d'argent et chargé

d'enfants à élever, à doter et à marier, il composa de nombreuses ballades contre les femmes, contre le

mariage et les inconvénients divers qui en résultent. Son poème le plus considérable, dirigé contre les

femmes, est intitulé le Miroir de mariage. Quoique inachevé, il n'a pas moins de treize mille vers. Le sujet

88 Vital de Blois (latin Vitalis Blesensis) est un écrivain français du XIIe

siècle. Il écrivit le poème Geta s’inspirant d’œuvres

antiques attribuées à Plaute qui fut traduit en 1106 octosyllabes, sous forme de poème dialogué, par Eustache Deschamps sous le

titre de Le Traité de Geta et d’Amphitryon.

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en est fort simple, Un jeune homme, Franc-Vouloir, désirant prendre femme, s'en va consulter Répertoire- de-Science, qui lui expose tous les maux que l'homme éprouve en mariage, et qui finalement lui conseille

« de laissiez le mariage temporel et de prendre le spirituel ». Voici quelques rubriques qui donnent une idée

des questions traitées par Répertoire-de-Science :

 « Comment c'est tout tourment que le mariage quant la femme est laide, belle, riche ou povre. »

 « Des inconveniens qui aviennent en mariage par les enfans, supposé que l'on se marie pour avoir lignée. »

 « Cy parle des chalours desordonnées et impudicité des femmes. »

 « Comment femmes faingnent pelerinaiges pour viloter89 et estre veues, et de la charge d'enfans nourrir. »

Les femmes, du reste, n'y sont pas seules maltraitées : les prélats, les juges, les avocats, les moines, les

nobles et bien d'autres sont également l'objet du ressentiment d'Eustache. Ce long poème inachevé resta

inconnu. Ni Christine de Pisan90, ni Martin Le Franc91, ni les nombreux auteurs de pièces pour ou contre les

femmes ne mentionnent le Miroir de mariage.

De toutes les pièces qui remplissent le manuscrit 840, trois seulement sont en prose ; la plus intéressante est

le Petit Traictié de l'art de dicter.

Eustache Deschamps fut en rapports littéraires avec le poète-musicien Guillaume de Machaut 92, qu'il appelle

« la fleur des fleurs de toutes mélodies » mais a été bien plus loin dans sa rupture avec la tradition de mise

en musique de la poésie. Dans son ouvrage en prose L’art de Dictier et de fere chançons, ballades, virelais

et rondeaux, plus communément et simplement appelé L’art de Dictier, composé en 1393, il différencie la

89 Courir de ville en ville, mener une vie débauchée.

90 Christine de Pizan ou, dans des textes plus anciens, Christine de Pisan, née à Venise en 1364 et morte au monastère de Poissy

vers 1430, est une philosophe et poétesse française de naissance italienne. Christine de Pizan est considérée comme la première

femme écrivain de langue française ayant vécu de sa plume. Son érudition la distingue des écrivains de son époque, hommes ou

femmes. Veuve et démunie, elle dut gagner sa vie en écrivant. C'est une autrice prolifique, elle compose des traités de politique,

de philosophie et des recueils de poésies. Elle se retire dans un couvent à la fin de sa vie, où elle écrit un Ditié de Jeanne d'Arc.

On lui doit, entre autres, Cent ballades d'amant et de dame et La Cité des dames. Son travail majeur est accompli entre 1400 et

1418.

91 Martin Le Franc, né vers 1410 dans le comté d'Aumale en Normandie, mort en 1461, est un religieux et un poète de langue

française, dont toute la carrière s'est passée hors de France au service de la maison de Savoie.

92 Guillaume de Machaut, né probablement à Machault, près de Reims, vers 1300 et mort à Reims en 1377, est le plus célèbre

compositeur et écrivain français du XIVe

siècle. Il a mené une vie dans le monde laïc, au service de mécènes et en liens étroits

avec la Couronne de France, et une vie ecclésiastique en tant que chanoine de Reims. Clerc lettré et maître des arts, il a marqué

pendant au moins un siècle la production artistique européenne.

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musique de la poésie en considérant que la musique est une science qui s’apprend et que, par conséquent,

tout le monde peut pratiquer, alors que la poésie qui est innée ne s’apprend pas. Pour Eustache Deschamps,

on naît poète mais personne ne peut le devenir s’il ne l’était pas à la naissance. Il établit ainsi un jugement de

valeur entre ces deux arts. Il qualifie de « musique artificielle » celle provenant d’un instrument, et de

« musique naturelle » celle qui est formée par les vers. Le développement de cette nouvelle pratique de la

poésie a été favorisé par le manque de formation musicale des poètes de son époque et par l’augmentation

des lectures privées, donc sans possibilité d’accompagnement musical, en opposition aux lectures publiques.

Ceci peut être considéré comme les prémices de la codification de la poésie telle qu’elle commençait à se

pratiquer à son époque, car la génération des poètes succédant à celle de Machaut (Jean Froissart, Othon de

Grandson et Christine de Pisan), elle aussi, a abandonné l’accompagnement instrumental. La seconde

particularité de l’auteur est donc qu’il a été le premier à codifier et théoriser l’art poétique, ce qu’il exprime

aussi à travers l’Art de Dictier. Par l’aspect extérieur de l’art, c'est-à-dire sonore et formel, il insiste sur le

plaisir que la poésie peut offrir à l’homme. Il se refuse à délimiter les thématiques de cet art, bien qu’il

possède, comme tout auteur, des visions récurrentes qui lui sont propres. Il considère que la poésie a sa place

dans la série des sept arts libéraux. Il inaugure ainsi la notion de « lyrisme littéraire » en rupture avec le

« lyrisme musical ».

Deschamps n'a pas l'aimable facilité et la douceur de son maître Machaut ; il n'a pas la science et les longues

périodes de sa disciple Christine de Pisan. Son style est rude, inégal, toujours énergique ; sa phrase est

courte et souvent obscure.

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Guillaume de Machaut (1300-1377)

J’ai découvert le poète diplomate Eustache Deschamps il y a une quarantaine d’années et je garde une

tendresse particulière pour ce fin observateur du monde médiéval dont nous pouvons dire que sa poésie

satirique mais aussi son apport sur les ballades ouvrira la voie ou, tout du moins, annoncera la venue d’un

poète plus connu des Français, François Villon, quelques cinquante ans plus tard.

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IV. Eustache Deschamps et l’Europe centrale

Je finirais sur Eustache Deschamps en étudiant son rapport avec l’Europe centrale qui montre l’importance

de sa poésie pour un historien.

Bataille de Nicopolis entre croisés et Turcs.

(BNF, FR 2646) fol. 220 Jean Froissart, Chroniques Flandre, Bruges, XVe

s.).

La bataille de Nicopolis a lieu le 25 ou le 28 septembre 1396 sur la rive droite (sud) du Danube (aujourd'hui

Nikopol en Bulgarie). Le sultan ottoman Bajazet Ier (fils de Mourad Ier), et le prince Stefan Lazarević de

Serbie battent une croisade menée par le roi de Hongrie, Sigismond de Luxembourg. La bataille constitue un

des tournants de la conquête des Balkans par les armées de l’Empire ottoman. Alors que les Paléologues93

rivalisent avec les Cantacuzène94 pour le pouvoir à Constantinople, ces derniers demandent par deux fois –

en 1346 et en 1352 – l’aide de l’armée ottomane pour combattre leurs rivaux. Lors de sa dernière

intervention, les Turcs, au lieu de franchir de nouveau le Bosphore, décident de s’installer en Thrace. Les

Ottomans conquièrent la Thrace et asservissent la Bulgarie et la Serbie. Le basileus95 Manuel II Paléologue

et le roi de Hongrie Sigismond Ier, relayés par le pape Boniface IX, demandent l’organisation d’une croisade

qui repousserait les forces ottomanes au-delà du Bosphore. La France et l’Angleterre, qui observent à cette

époque une trêve dans les combats de la guerre de Cent Ans, répondent dans un premier temps à l’appel bien

qu’en définitive seule la France envoie 10 000 soldats - dont 1 000 chevaliers et écuyers - auxquels viennent

93 Les Paléologue sont une famille noble d’origine grecque dont est issue la dernière dynastie ayant gouverné l'Empire byzantin.

94 Cantacuzène est un nom de famille des Balkans mentionné à partir du XIIe

siècle. Le lien entre les dynasties de ce nom, établies

à Constantinople.

95 Basileus (Βασιλεύς / Basileús) signifie « roi » en grec ancien. Le terme, utilisé dans la Grèce antique, désignait entre autres les

empereurs romains pour les Grecs, et c'est pourquoi il est aussi le titre des empereurs byzantins (dans l'Empire romain d'Orient).

C'est l'origine étymologique du prénom Basile.

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s’ajouter des troupes d'Allemands, d’Alsaciens, de Tchèques, de Transylvains et de Valaques, ainsi que des

Hospitaliers.

En France, on rejette la responsabilité de la défaite sur les troupes hongroises, tel le poète Eustache

Deschamps qui n’est pourtant pas présent à Nicopolis :

Nichopoly, cité de payennie,

A ce temps la ou li sieges fut grans,

Fut delaissiez par orgueil et folie ;

Avec leur roy fuitis et recreans,

Leur roy meisme en mainent par puissance

Sans assembler. Ayons tuit souvenance

Des prisonniers que tient Basach soubz lame,

Des mors aussi, pour garder no creance :

De chascun d’eulx ait Dieu mercy de l’ame !

96

Bataille de Nicopolis. Miniature de Jean Colombe97 tirée des

Passages d'outremer de Sébastien Mamerot98

,

vers 1474. BNF, Fr.5 594, folio 263v°.

Le poète Eustache Deschamps dans son œuvre s’inspire souvent de la Hongrie99. Dans la grande étude qui

suit l’édition des œuvres complètes de Deschamps, Gaston Raynaud envisage le voyage en Hongrie :

Est-ce pendant l’hiver de 1384-85, que Deschamps se rendit en Hongrie ? Il y a de fortes présomptions

pour le croire. Certes, il eut de nombreuses occasions de faire ce voyage depuis l’année 1374, époque à

laquelle Charles V négociait le mariage de son fils Louis avec Catherine d’abord, puis avec Marie, toutes

deux filles du roi de Hongrie. Mais dans une pièce qui se date de 1385, Deschamps affirme avoir vu la

princesse Marie alors âgée de quinze ou seize ans, et il en fait à plusieurs reprises, en le détaillant avec

soin, un portrait que seul peut avoir précisé de la sorte un souvenir très récent. Comme la jeune princesse

n’est pas venue en France, il faut donc que Deschamps l’ait vue en Hongrie quelques temps avant

septembre 1385 ; comme d’autre part la présence du poète au siège de Damme en septembre 1385,

montre qu’il n’a pas pu faire partie de l’ambassade de Jean de la Personne qui, parti le 6 juillet pour

épouser au nom de Louis de Valois la princesse Marie de Hongrie, était de retour le 18 octobre ; comme

96 Pour les Français morts à Nicopolis dans Œuvres complètes d’Eustache Deschamps (éd. Le Marquis de Saint-Hilaire), t. VII,

Balade n° MCCCXVI, pp. 77-78.

97 Jean Colombe est un enlumineur français, né à Bourges vers 1430, mort en 1493. Il acheva Les très riches heures du duc de

Berry commencées par les frères Limbourg en 1485-1486.

98 Sébastien Mamerot, né à Soissons vers 1418, mort après 1478, est un prêtre érudit, auteur et traducteur français du XVe

siècle.

Les Passages faiz oultre mer par les François contre les Turcqs et autres Sarrazins et Mores oultre marins, achevé en 1474, une

histoire des croisades de Charlemagne au XIVe

siècle illustrée par Jean Colombe.

99 Eustache Deschamps, Œuvres complètes, éd. Marquis Queux de Saint-Hilaire puis Gaston Raynaud à partir du n° VII à la mort

de Saint Hilaire, édition Firmin Didot, Paris, 1878-1904, 11 vol. (Société des anciens textes français), réimpression New York,

Johnson, 1966.

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enfin le voyage s’est effectué, et combien péniblement ! au plus fort de l’hiver, il s’ensuit nécessairement

que la mission de Deschamps, destinée peut être à préparer l’ambassade de Jean de la Personne, se fixe

entre octobre 1384 et février 1385.

C’est par la Lombardie que Deschamps se rend en Hongrie, et il est vraisemblable qu’arrivé à Venise, il

prend passage sur un bateau qui le mène à un port de l’Adriatique, à Segna 100 probablement. Il nous parle

des souffrances qu’il éprouve pendant ce voyage, des neiges, du manque de confort, de la fatigue de son

cheval, de la mer si mauvaise à traverser d’octobre à février et de la mauvaise foi des marins volant les

passagers. Malgré tout, dit-il, on ne sait rien tant qu’on n’a pas voyagé. Il est de retour à Paris le 16

février 1385...101

Il se fait l’écho des plaintes générales des Français engagés dans cette tourmente dans une ballade « faicte

pour ceuls de France quand ils furent en Hongrie »

102 :

Las ! ou sont les haulx instrumens,

Les draps d’or, les robes de soye,

Les grans destriers, les parremens,

Les jousteurs que veoir souloie,

Les dames que dancer veoie

Dès la nuit jusques au cler jour ?

Las ! ou est d’orgueil le sejour ?

Dieux l’a mis en partie a fin :

Je ne voy que tristesce et plour

Et obseques soir et matin.

Ou sont les enchainemens,

Que l’en portoit comme courroye,

D’argent et d’or, leurs sonnemens,

Pour mieulx prandre, ces saulx en voie ?

L’essil de corps, de la monnoie,

Gast de viandes et d’atour,

Perte d’esperit, grant luour,

De torches, gastement de vin,

Je ne voy que tristesce et plour

Et obseques soir et matin.

Et en mains lieus noirs vestemens

Porter, dueil et courroux pour joye,

Sonner pour les trespassemens

De pluseurs que Pitez convoye

Au moustier ; Vengence mestroie,

Pechié en quelconque seigneur,

En grant, en moien, en mineur ;

Soyons tuit a bien faire enclin :

Je ne voy que tristesce et plour

Et obseques soir et matin.

L’ENVOY

Princes, abismes et li jugemens

De Dieu et ses pugnissemens ;

Il l’a bien moustré a ce tour :

En Turquie est ses vengemens,

De loing, par divers mandemens,

100 Senj (en italien Segna) est une ville et une municipalité située dans la Lika, dans le comitat de Lika-Senj, en Croatie. Elle est

située au bord de la mer Adriatique au pied du col de Vratnik (694 m) qui sépare le Velebit des montagnes du Gorski Kotar. Du

fait de sa position. A l’époque de Deschamps, la Croatie faisait partie de la Hongrie.

101 Ouvrage cité, vol. 11, pp. 44-45.

102 Idem, vol. VIII, pp. 85-86.

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Pour noz pechiez plains de venin :

Je ne voy que tristesce et plour

Et obseques soir et matin.

Il est à noter que c’est dans cette même poésie qu’on exprime pour la première fois le fait, très populaire au

cours des siècles suivants, que les Turcs sont un fléau de Dieu pour punir les pêchés des Chrétiens. Eustache

Deschamps tient fort à cette thèse puisqu’il la reprend dans une autre ballade103 :

Bien demonstra sa fureur en Turquie

Au crestiens du royaume de France,

Aux Alemans, Anglois, ceulx de Hongrie

Que tous Basac104 par leur fole ordonnance

Desconfit lors, par desobeissance

De jeunesse qui het antiquité,

Et nos pechiez en trop grant habondance :

Congnoissons Dieu en toute humilité.

Eustache Deschamps qui avait peut-être déjà participé à une ambassade en Hongrie en 1384-85, comme

nous l’indique Gaston Raynaud, s’occupe encore de la Hongrie. Au commencement de 1397, âgé de 51 ans,

il est chargé d’une mission de confiance auprès de Wenceslas, roi de Bohème. Il se rend d’abord à Prague,

où il est blessé à l’œil dans un tournoi, puis en Moravie, pour négocier avec Josse 105, marquis de cette

province. Fatigué, malade, mécontent de tout, il doit traverser toute la Hongrie septentrionale : les

Carpathes, peu hospitalières aux voyageurs alors. Son mécontentement s’exprime dans une ballade peu

flatteuse pour la Hongrie :

De Paradis ne sçauroie parler,

Ne je n’y fu onques jour de ma vie,

Mais en enfer vous ferez bien aler,

Si vous voulez passer en Lombardie

Ou cheminer le pais de Hongrie,

Entre les mons : la sont glaces et nois,

Grans froidures par tous les XII. moys,

Et habismes jusqu’en terre parfonde,

Et ne croist fors que sapin et rapois106 :

Le pais est un enfer en ce monde. ...107

Tel était le récit dressé par les troubadours qui sillonnaient la France quelques années après la débâcle

chrétienne de Nicopolis : l’image d’une chevalerie vaillante, abandonnée à son cruel sort par les alliés

hongrois qui s’enfuirent du champ de bataille au lieu de combattre avec la même bravoure.

103 Idem, vol. VII, p. 73, 3e

strophe.

104 Basac, synonyme de pacha. Fonctionnaire turc chargé de l'administration d'une province ; par extension dignitaire turc.

105 Jobst de Moravie (ou Josse), né en décembre 1351, mort le 18 janvier 1411, fut margrave de Moravie de 1375 à 1411,

margrave de Brandebourg de 1388 à 1411, duc engagé du Luxembourg de 1388 à 1402 et de 1407 à 1411, et roi de Germanie de

1410 à 1411. Il était fils de Jean-Henri de Luxembourg, Margrave de Moravie, et de Marguerite de Troppau.

106 Buissons.

107 Idem vol. VII, p. 66.

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Le roi Sigismond de Luxembourg roi de Hongrie réussit

à se sauver. L’armée de croisés est vaincue par les Turcs de Bajazet Ier. Gravure sur bois d’après une peinture de

Hermann Knackfuss (1848– 1915). Berlin, Sammlung Archiv für Kunst und Geschichte.

Sigismond et une poignée de guerriers qui l’accompagnaient réussit certes à prendre la fuite, mais plusieurs

milliers de militaires hongrois, allemands, roumains et autres tombèrent ou furent fait prisonniers. Pour les

prisonniers, les Ottomans exigèrent une rançon de 200 000 florins d’or. Cette somme ne fut réunie qu’au

bout de six mois. Et, avec la bataille perdue, le moral des chevaliers français baissa. Abstraction faite de

quelques exceptions, il faudra attendre 1664 pour retrouver un notable contingent français parmi les soldats

des guerres contre les Turcs.

Voici en quelques pages qui était Eustache Deschamps, ce poète diplomate du XIVe

siècle,

fort oublié de nos jours, dont une place de Cachan rappelle le souvenir.

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